FREDERIC II – Lettre manuscrite signée à VOLTAIRE

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FREDERIC II (Paris 1712 – Paris 1786), premier roi de Prusse dit Frédéric le Grand

FREDERIC II - Lettre manuscrite signée à VOLTAIRE

Lettre de la main du secrétaire signée à son ami VOLTAIRE « Du Roi de prusse à Mr de Voltaire ». Potsdam ce 11eme d’octobre 1777 ; 2 pages in-4.

« Pardon de mon bavardage de légiste, c’est vous qui m’avez mis sur cette matière, je ne l’aurois pas hazardé de moi-même »

Magnifique lettre inédite des dernières années de Frédéric le Grand, despote éclairé, dont l’influence bienfaisante de Voltaire insuffle des lois nouvelles : « Je suis très persuadé que si Marc-Aurèle s’étoit avisé d’écrire sur le Gouvernement, que son ouvrage auroit été bien supérieur à ma brochure. L’expérience qu’il avoit acquis en gouvernant cet immense Empire Romain, devoit être bien au-dessus des Nations que peut avoir résumé un chef des Obotrites et des Vandales, et Marc-Aurèle personnellement étoit si supérieur par sa morale pratique aux souverains, et j’ose dire aux Philosophes mêmes, que toute comparaison qu’on fait avec lui est téméraire. Laissons donc Marc-Aurèle en l’admirant tous deux, sans pouvoir atteindre à sa perfection, et en nous mettant au niveau de notre médiocrité, rabaissons nous à la stérilité de nôtre siècle, qui s’épuisant pour donner un Voltaire au monde, n’a pas eu la force de lui fournir des Emules. Je vois donc que les Suisses pensent sérieusement à réformer leurs Loix : le Code Carolin m’est connu, j’ai fourré mon nez dans ces anciennes Législations, lorsque j’ai cru nécessaire de réformer les Loix des habitans des bords de la Baltique : ces Loix étoient des Loix de sang, ainsi qu’on nommoit celles de Dracon, et à mesure que les Peuples se sont civilisés, il faut adoucir leurs Loix, nous l’avons fait, et nous nous en sommes bien trouvé. J’ai cru, en suivant les sentiments des plus sages législateurs, qu’il valoit mieux empêcher et prévenir les crimes que de les punir ; cela m’a bien réussi, et pour vous en donner une idée nette, il faut vous mettre au fait de nôtre Population qui ne va qu’à 5 millions 200 000 ames. Si la France a 20 millions d’habitans, cela fait à-peu-près le quart. Si l’Angleterre en a 8 millions, cela fait environ les trois quarts. Depuis donc que nos Loix ont été modérées, nous n’avons année commune que 14 tout-au-plus 15 arrêts de mort. Je puis vous en répondre d’autant plus affirmativement, que personne ne peut être arrêté sans ma signature, ni personne justicié à moins que je n’aye ratifié la sentence. Parmi ces Délinquants la plûpart sont des filles qui ont tué leur Enfant ; peu de meurtres, encore moins de vols de grand chemin. Mais parmi ces créatures qui en usent si cruellement envers leur postérité, ce ne sont que celles dont on a pû avérer le meurtre qui sont éxécutées. J’ai fait ce que j’ai pû pour empêcher ces malheureuses de se défaire de leur fruit. Les maitres sont obligés de dénoncer leurs servantes dès qu’elles sont enceintes. Autrefois ont avoit assujeti ces pauvres filles à faire dans les Eglises des penitences publiques ; je les en ai dispensées. Il y a des maisons dans chaque Province, où elles peuvent accoucher, et où l’on se charge d’élever leurs Enfants. Nonobstant toutes ces facilités, je n’ai pas encore pû parvenir à déraciner de leur esprit, ce préjugé denaturé qu’elles ont de se défaire de leurs Enfants : je suis même maintenant occupé de l’idée, d’abolir la honte jadis attachée à ceux qui épousoient des créatures qui étoient meres sans être mariées ; je ne sais, si peut-être cela ne me réussira pas ; Pour la question, nous l’avons entierement abolie ; il y a plus de 30 ans qu’on n’en fait plus usage. Mais dans des Etats républicains, il y aura peut-être quelque exception à faire pour les cas qui sont des crimes de haute trahison : comme, par éxemple, s’il se trouvait à Geneve, des citoïens assez pervers pour former un complot avec le Roi de Sardaigne pour lui livrer leur Patrie ; Supposé qu’on découvrit un des coupables et qu’il fallût s’éclaircir nécessairement de ses complices, pour trancher la racine de la conjuration : dans ce cas, je crois que le bien-public voudroit qu’on donnât la question au délinquent. Dans les matieres civiles, il faut suivre la maxime qui veut qu’on sauve plutôt un coupable que de punir un innocent. Après tout, étant incertain de l’innocence d’un homme, ne vaut-il pas mieux le tenir arrêté que de l’exécuter ? La vérité est au fond d’un pui ; il faut du tems pour l’en tirer, et elle est souvent tardive à paroitre, mais en suspendant son jugement jusqu’à ce qu’on soit entierement éclairci du fait, on ne perd rien et l’on assure la tranquilité de sa conscience : c’est à quoi chaque honnête homme doit penser. Pardon de mon bavardage de légiste, c’est vous qui m’avez mis sur cette matière, je ne l’aurois pas hazardé de moi-même. Ces sortes de matieres, font mes occupations journalieres. Je me suis fais des principes d’après lesquels j’agis, et je vous les expose. J’oublie dans ce moment que j’écris à l’auteur de la Henriade ; je crois adresser ma lettre à feu le Président de La Moignon ; mais vous réunissez toutes les connoissances, ainsi nulle matiere ne vous est étrangere. Si vous voulez encore du Cujas et de Bartole des Obotrites, vous n’avez qu’à parler, je vous donnerai toutes les notions que vous désirez. C’est en faisant des vœux pour la conservation du Patriarche de la tolérance, que le Solitaire de Sans-Souci espere qu’il ne l’oubiera pas. Vale ! »